La tombée du jour fait tomber sur les épaules la fraîcheur du soir et ressemble à s’y méprendre à un châle soyeux et humide.  La table est recouverte d’assiettes et de verres, et les miettes jonchent la nappe et le sol. Le chien vient en douce poser sa truffe sur le sol et discrètement, allonge sa langue en jetant des regards par en dessous. Les enfants sont au premier étage et chahutent en poussant des petits cris et des rires étouffés. Certains adultes sont encore autour de la table, à discuter tout en sirotant un dernier verre. D’autres sont allés se promener dans le jardin et ont rejoint la pénombre, loin de la lumière factice qui se lance par les fenêtres. Ils sont un peu parsemés et chuchotent. C’est l’heure des confidences entre hommes ou entre femmes, le moment où l’attention se relâche et la lassitude appuie sur les épaules comme le ferait une main amie.

 

Ce soir est une soirée entre amis, banale et si courante… Mais à bien regarder, à bien observer, à bien écouter, l’atmosphère si douce n’est pas si légère. C’est l’heure où on pense ne plus être visible alors qu’on est au contraire exposé à tous, sans défense et si vulnérable. Ce moment si doux où les voix ont fini par baisser après avoir fusé durant toute la soirée est un moment où tout peut être dit. C’est le début du printemps, l’herbe tendre commence à laisser apparaître quelques mèches et les arbres se refont une nouvelle jeunesse, les veinards. C’est l’heure où tout est permis, mais rien n’est autorisé. C’est une soirée parmi tant d’autres, où l’être humain soudain pèse sa vie au creux de sa main au détour d’une conversation anodine en apparence, mais dont la résonance a réveillé par hasard et sans savoir pourquoi un coin de sa lucidité…

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