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Lorsque l’été revient et que je traverse à grands pas la place d’un village où siège un platane monumental, je crois voir sa silhouette massive et pensive. Il y a des années en arrière, nous faisions le même trajet estival pour retrouver la demeure familiale. Elle se perdait dans une campagne reculée et les souvenirs des temps jadis traînaient encore dans le grenier où les araignées avaient élues domicile définitivement. L’air sentait le lilas, les cerises et les roses et le jardin fleurissait en désordre.

 

La place du village non loin de là était son cœur, battant au rythme des soirées chaudes d’été et des vacanciers. L’épicerie ouvrait toute la journée durant la semaine et tout le monde s’y retrouvait pour acheter le pain que le boulanger avait apporté de bonne heure. Un magnifique platane trônait au centre et ombrageait les deux bancs qui se faisaient face. Toujours sur le même, le père Joubert y restait toute la matinée en mâchouillant son mégot jaune qui ne quittait jamais le coin de sa bouche. La casquette vissée sur la tête était grise de poussière et assombrissait son visage qui était ainsi dissimulé. Il était toujours là, et il était toujours seul.

 

Le banc est vide


Lorsqu’une année, je vis le banc vide pour la première fois, et que je demandais à l’épicière pourquoi il n’était pas là, sa réponse ne se fit pas attendre : « Ah ! Le père Joubert… Il est mort en début d’année. Tout seul dans sa ferme. On ne s’était rendu compte de rien. Il est resté comme ça pendant plusieurs jours. C’était un sauvage et il ne voulait parler à personne ! On disait d’ailleurs des choses terribles sur lui. Mais vous saviez bien que c’était un vieil ivrogne, non ?  Il faisait un peu peur… » Et son regard un peu cruel semblait se repaître du malheur d’un vieil homme.

 

Ce fut elle en cet instant qui me fit peur. Et je me souvenais d’un jour de promenade sur les chemins en fin d’après-midi. Le soleil terminait sa course journalière et la lumière commençait à descendre. La chaleur devenait plus légère et l’atmosphère plus douce. Je ne l’avais pas remarqué tout d’abord. Le nez en l’air, j’observais les oiseaux qui chahutaient dans les arbres. C’est un mouvement qui attira mon attention. Je vis alors une masse sombre appuyée contre une vieille souche, avachie sur le sol.

 

Des larmes sur le visage


J’hésitais à m’approcher, mais quelque chose en moi me disait d’avancer. Une fois à portée de regard, je distinguais une casquette poussiéreuse et je reconnus alors le père Joubert. Il était en train de pleurer en silence. Ses larmes inondaient son visage qu’il essuyait frénétiquement avec un immense mouchoir en tissu. Interdite, je n’avançais plus, ne sachant plus que faire.

 

Il disait des mots que je crus d’abord sans suite. Puis, je finis par entendre : « Je t’aimais tant ! Comment pouvoir être l’homme que tu attendais ? Tu me disais si souvent pourtant que tu m’aimais comme j’étais. Mais je me sentais si différent de toi. Tu me manques depuis si longtemps. Tu es partie si vite en me laissant tout seul. Et je suis là, moi, alors que toi, tu es loin de moi. Je ne suis rien sans toi. Je n’ai jamais été rien sans toi. »


Mal à l’aise, gênée, je fis demi-tour en espérant qu’il ne m’ait pas vu. Mais cette image s’imposait à moi tous les matins lorsque j’allais à l’épicerie chercher mon pain. Le père Joubert, impassible, passait le mégot jaune d’un coin à l’autre de ses lèvres, le regard indifférent à l’extérieur de sa bulle.

 

Son histoire


Je sus par la suite qu’il avait épousé une jolie femme de la ville qui sentait le parfum et pour qui il avait éprouvé une grande passion. Elle était morte dans la force de l’âge, sans que les villageois ne connaissent la vérité. Les langues de vipère allèrent bon train et racontèrent qu’elle avait été assassinée par son mari qui avait découvert qu’elle avait un amant. La gendarmerie n’avait jamais enquêtée car le médecin n’avait pas déterminé de mort suspecte.

 

Et moi, en apprenant la mort du vieil homme, j’éprouvais alors de la satisfaction. Car le secret qu’il avait gardé toutes ces années et que j’avais percé sans le vouloir avait pesé parfois dans mes pensées. Et il m’arrivait de me rappeler d’un homme aimant une étoile et qui, dans sa simplicité, avait connu les tourments d’un amour magnifique et rare…

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