La petite fille déteste les poules ! Elles font du bruit, caquètent sottement et courent dans tous les sens à la recherche d’un grain de maïs. Sa grand-mère l’a emmené avec elle pour leur donner à manger, elle tient à la main le seau de grains. La petite fille est entrée avec elle, mais elle ne se sent pas rassurée. Les poules arrivent en courant et certaines lui piquent les jambes. Elle se serre contre la vieille dame qui est alerte et vive et sent l’inquiétude de l’enfant. Elle l’emmène avec elle regarder s’il y a des œufs, mais rien ne détourne l’angoisse de la fillette.

 

Une fois sortie du poulailler, elle se détend. Elles repartent toutes les deux vers la maison, mais la petite fille se retourne parfois. Les poules n’en ont cure et picorent avec indifférence le sol sableux, faisant tressauter la poussière dans leur mouvement de bec brusque.

 

Le jardin potager est interdit aux enfants !


Elle le sait bien, mais elle a décidé de braver l’interdit. C’est le matin, les dernières vapeurs du brouillard matinal qui annonce le beau temps finit de s’estomper. La petite fille s’approche furtivement, regarde vers la maison, et s’approche des salades humides de rosée. Elle coupe délicatement une feuille et s’avance d’un pas déterminé vers le poulailler. Elle glisse la feuille entre les formes octogonales du grillage. Le poulailler entier court vers elle ! Elle enlève vite ses doigts et la feuille de salade tombe au milieu des becs pointus qui l’inquiètent tant. « Qu’elles sont laides et bêtes », se dit-elle pour se consoler.

 

Voyant le succès de son opération et décidée à apprivoiser sa peur et la basse-cour, elle retourne accomplir un autre larcin. Elle fait ces allers-venues plusieurs fois et espère se faire des amies. Elle observe le coq qui l’impressionne encore plus, avec sa taille plus imposante et sa crête au rouge granuleux.

 

Elle attend les jours suivants de retourner dans le poulailler pour voir comment les choses vont se passer, mais finalement, sa grand-mère ne l’emmène plus avec elle. La fillette respire un peu plus et le jour du poulet rôti, elle plante ses petites dents dans la chair tendre avec un appétit doublé de vengeance.

 

Les années ont passé.


La petite fille a grandi et ne pense plus aux poules dont le temps a eu raison car il n’y a plus de poulailler dans la maison de ses grands-parents. A la maison, on fait une séance cinéma. Les volets de la salle à manger sont fermés et l’écran blanc a été déroulé. Tout le monde s’installe comme il peut. Le projecteur se met en route dans un ronronnement familier et les images un peu saccadées et rapides défilent. Des ronds de vieillesse apparaissent brutalement et disparaissent aussi vite. Les bobines se déroulent et avec elles, les souvenirs d’enfance. Les rires fusent et la surprise fait pousser des petits cris devant des scènes oubliées. Tout à coup, au loin, une petite fille en jupe plissée et chaussettes bleues marines court vers le jardin potager. La vue est prise d’une pièce en hauteur qui tombe directement sur la fillette. On la voit se pencher vers les salades et en tirer une feuille, non sans avoir jeté un œil vers la maison, en direction de la cuisine qui est de l’autre côté. Puis elle trottine vers le poulailler et la glisse à travers le grillage. Elle fait le voyage plusieurs fois et une autre scène fait son apparition. On passe à autre chose, mais la jeune fille se rappelle de cette sensation de braver un interdit, l’inquiétude d’être prise sur le fait, sourit et se tourne avec surprise vers son père, le complice du larcin durant toutes ces années…

 

 

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