6803377139_76c22bafce.jpgJe suis passée si souvent devant cette porte ! Je sais ce qu’il y a derrière, je l’ai toujours su. Ce couloir est sombre, le volet est toujours fermé, et la pièce derrière la porte également. La maison est si grande, trop grande ! Je suis déjà entrée là, les photos de moi toute petite en attestent. Je suis devant l’une des portes fenêtres à l’extérieur, je dois avoir cinq ans et je plisse les yeux devant le photographe car le soleil les inonde de ses rayons et les fait pleurer.

 

Je ne me souviens pas très bien de ce qu’il y a, et la curiosité emballe mon cœur. Les adultes passent devant moi, s’engouffrent dans le noir. Je ne vois pas bien ce qui se passe, je suis malgré tout ravie d’être autorisée à être là car je n’ai rien à y faire. Je suis encore trop jeune pour avoir le droit de dire ou faire quoi que ce soit, je suis tolérée dans une affaire de grands et je le sais. Je ne me rappelle pas si on a eu le temps d’allumer l’électricité, mais dans un bruit de volets qui claquent sur les murs, soudainement, le soleil inonde la chambre ! La lumière entre avec brutalité et la poussière soulevée par les mouvements vole dans les rayons qui prennent possession des lieux. Et tout à coup, je vois une pièce immense, ou qui me semble immense étant donné ma taille, aux murs absolument couverts de livres ! Des bibliothèques partout et jusqu’à des étagères posés dans la petite pièce attenante qui servait de cabinet de toilette ! Les livres sont rangés et certains entassés entre les interstices, d’autres sont empilés sur la table ou le bureau, je ne vois rien. Il y en encore soigneusement rangés en pile sur le sol. Tous les meubles ont été recouverts, au point qu’on ne les voit plus, on les devine… Le lit cosy est-il encombré, lui aussi ? Je ne me rappelle plus.

 

Mais c’est le paradis qui s’offre à moi ! Les mouvements des adultes à travers la chambre me donnent envie de jeter un œil, moi aussi, de toucher les couvertures des livres jaunis par le temps, mais je n’ose pas. Je sais qu’il va y avoir un tri et un partage, et mon cœur se serre, je ne sais pas pourquoi.

 

Aujourd’hui, chaque fois que j’ai en main un vieux bouquin aux tranches irrégulières, je pense à ce moment. Je sens l’odeur de papier ancien qui trainait ce jour-là et l’envie que j’avais de passer mon index sur les piles qui s’offraient à moi, de regarder les titres et d’écouter le craquement du papier sec. J’en ai souvent lu, de ces vieilles collections. Il m’était d’ailleurs arrivé d’avoir à couper le sommet de pages encore soudées entre elles, vierges de la main humaine, comme cela se passait en ce temps-là.

 

A chaque fois, j’ai la vision de cet homme brun au visage régulier, à la moustache très début du vingtième siècle, bel homme à l’allure altière dans cette chambre, alors qu’il était un vieux monsieur à la barbe de père Noël lorsqu’il y vivait. Je l’imagine assis à la table, des feuilles de papier devant lui, entourée par sa vie entière sur les murs, et couvrant des pages de son écriture fine et régulière. Il a laissé des livres et des pages de poésies écrits de sa main, d’une encre violette sur un papier d’une grande finesse, prêt à se déchirer au moindre mouvement.

 

Face à mon ordinateur, je couvre de mots à mon tour des pages, mais numériques, cette fois. J’imagine et j’invente à mon tour, et l’imagination m’emporte dans son tourbillon. Mais en pensant à ce souvenir d’enfance, je sens, là, près de ma joue droite, une respiration légère, un mouvement à peine perceptible. Une fraîcheur inattendue se pose sur mon épaule et dans le reflet de mon écran, je crois deviner la prestance d’une silhouette fine se pencher à mon oreille et une moustache noire très début du vingtième siècle se retrousser dans un sourire énigmatique.

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