Un proverbe africain dit : « Un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Un vieil homme est mort et avec lui, les pages d’une histoire sont désormais carbonisées. Il fait partie de ceux qui m’ont donné l’envie de raconter, moi aussi, des histoires. On parlait de lui et j’entendais aussitôt sa voix rocailleuse et rigolarde. Il posait avec un grand sourire ses yeux bleus pétillants sur la petite fille d’alors. Ses pommettes saillaient, rougies par la rudesse du climat et l’impressionnaient, peu habituée qu’elle était aux visages burinés par les différences de température et le travail de l’extérieur. L’évocation de son nom la renvoyait aussitôt entre ces montagnes aux sapins vert sombres, aux forêts humides qui affolaient son imagination débordante. Elle plongeait son regard au plus profond qu’il était possible, et elle s’agaçait de rencontrer la résistance de la nature.

 

L’étonnement de ce béret toujours vissé sur la tête, jusqu’à la fin de sa vie sans doute, lui faisait soulever ses sourcils en douce. Les poules, les vaches et les chiens l’enchantaient tout en la faisant frissonner. La ferme était bruyante, mais si vivante dans le fond. Le lait mousseux et épais la rendait malade, mais son goût l’attirait malgré tout. L’odeur de terre mouillée après la pluie lui contait des légendes fantastiques. Les pluies orageuses tonitruantes la collaient à la cheminée allumée pour réchauffer, sécher et éclairer et dont les flammes absorbaient ses pensées.

 

Ses histoires de grand-père qui s’élançait et perdait dans sa course ses sabots de bois, cet homme malicieux aux multiples blagues facétieuses,  de chien au sourire humain qui se laissa mourir de chagrin sur la tombe de son maître ont marqué mon esprit d’aventures étranges et complexes, de générosité et de grandeur d’esprit. Les pages arrachées me donnent envie d’en écrire d’autres, d’étonner comme il m’a étonné, comme tous les conteurs de mon enfance. Ils ont empli mon esprit d’images et il est temps pour moi de les écrire à mon tour. Lorsqu’une bibliothèque brûle, il faut en reconstruire une autre…

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