Les yeux perdus dans le vague, les paupières à demi-fermées, les cheveux blancs rebelles et le menton en avant, l’homme marmonne des mots sans suite. Il lève un doigt dans le vide, battant une mesure molle et sans note, pour retomber aussitôt. Sa veste est délavée, et laisse apparaître le col d’une chemise à petits carreaux dont les pans débordent en désordre du pantalon. Il occupe seul une table du bar et sourit comme un nouveau né à celui dont il croise le regard par hasard.

 

La salle est emplie de quelques hommes, rassemblés par groupe de deux ou de trois. Jeunes ou vieux, ils sont venus boire un verre avant de rentrer à la maison ou de sortir retrouver les copains. Les voix montent et descendent selon le rythme et la force du fond musical.

 

L’homme seul passe parfois la paume de sa main sur son visage en partant du front pour atterrir sur ses joues flasques où une barbe naissante qui hésite entre le gris et le blanc accroche la peau. Lorsqu’il saisit le ballon de verre blanc pour le porter à ses lèvres fines qu’il entrouvre et que rien ne coule, il se tourne péniblement en clignant des yeux vers le bar. Il manque de tomber de sa chaise en voulant attirer l’attention du serveur qui essuie un verre tout en le surveillant discrètement. Il est temps pour celui-ci de lui demander de partir. Il va donc lui signifier son congé, avec force et persuasion, car il sait qu'il va résister, comme à chaque fois.

 

Le vieux est parti en titubant et en s’accrochant au bar, aux tabourets et à la porte sous les yeux des consommateurs. Certains se regardent avec de la pitié dans le regard. D’autres préfèrent faire comme si de rien n’était. Le malaise ne s’est pas complètement dissout avec son départ. Car sous l’apparente indifférence de la misère humaine, qui s’est vu dans le miroir de son futur ? Combien sont-ils ?

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