Les livres

Enfant, j'avais toujours le même rituel. Je lisais les titres des livres sur leur tranche en penchant la tête et en laissant glisser dessus mon index. J'aimais sentir ce contact lisse et vaguement tiède sous la pulpe du doigt. Puis je me laissais glisser au sol, irrémédiablement. Toujours en position du tailleur. Le livre sur les genoux, je tournais les pages, je parcourais les lignes ou je regardais les photos. Dans mon imaginaire valsaient des milliers d'images et d'histoires parallèles. Les pages faisaient un bruit très doux qui caressait mon oreille. Papier brut ou papier glacé, la sensation était toujours épidermique. Quatre de mes sens étaient en éveil : le toucher, l'odorat, la vue et l'ouïe. Le plancher devenait douloureux sous ma peau et mes jambes finissaient par s'ankyloser. Je les dépliais, je me levais sans lâcher des yeux les lignes, sans perdre l'histoire qui se racontait sous mes yeux. Lue, relue et réinventée, je la dessinais encore et encore dans mon esprit qui dansait avec elle. 


Les écrivains
C'est avec délice qu'assis par terre, je réinventais le monde encore et encore à l'aide d'auteurs que je ne rencontrerais jamais et que j'imaginais assis à leur table de travail et écrivant avec ferveur. Plume, stylo ou clavier de machine à écrire, ils avaient tous, hommes ou femmes, le même regard profond sur les paupières baissées. Certains se mordillaient les lèvres. D'autres s'arrêtaient pour saisir le mégot de cigarette qui se consumait en solitaire dans le cendrier. D'autres encore redressaient leur dos fatigué, puis tendaient la main vers un verre au liquide mordoré dans lequel un glaçon finissait de fondre en tintant contre la paroi lorsqu'ils le saisissaient. J'entendais le silence autour d'eux et le rugissement de leurs pensées qui se bousculaient entre elles. Il y avait aussi ceux qui écrivaient dans l'urgence pour répondre à une commande. Ou à l'inspiration mutine qui ne leur laissait aucun repos et galopait devant les pages qu'ils noircissaient à la hâte afin de couvrir sa blancheur dont ils craignaient la froideur.


La lectrice
Je m'endormais le soir avec le livre choisi et commencé ou recommencé comme on dort avec une relique qu'on a peur d'égarer ou se faire voler. Mes rêves étaient nourris d'images et de mots. Je jouais à changer l'histoire à partir d'un chapitre ou tout simplement, à la fin dans mes rêveries enfantines. Ou je jouais les personnages que je préférais derrière mes lèvres closes. Enfant unique, enfant solitaire, ma jeunesse fut emplie d'une population éclectique et anachronique. Les paysages de ma vie changeaient aussi vite que ceux aperçus derrière les vitres des trains. Mes jouets préférés se rangeaient bien sagement sur des étagères, en rangs serrés. Aujourd'hui, je les dévore avec le même amour. Ils sont plus nombreux et j'imagine les nouveaux auteurs derrière l'écran de l'ordinateur avec en fond sonore le cliquetis des touches du clavier.


©Françoise LATOUR

Retour à l'accueil